____________________________________________________________________

LE CHANT DU MONDE - JEAN LURÇAT
____________________________________________________________________

 


La Poésie (détail), 1961
4,40 x 10,40 m - Atelier Tabard, Aubusson ©
Adagp 2016

 

 

“Ce Chant du Monde ne sera plausible, possible, le monde n’osera aborder le Chant,
que lorsque la grande Menace de cette immense, immonde pustule de la Bombe,
sera, d’un commun accord, arraché de la chair des hommes. J’apporte ma pierre”.

 

Jean Lurçat
1er juillet 1892 / 6 janvier 1966

Le Lot fête cette année le cinquantenaire de Jean Lurçat, décédé le 6 janvier 1966

> Hommage du département
> Programme sur Saint-Céré

 

Le Chant du Monde, la merveilleuse suite de tapisseries réalisée par Jean Lurçat entre 1957 et 1965, a été exposé en 1999 dans la ville d’Hiroshima au Japon. Un symbole pour cette oeuvre, Apocalypse des temps modernes, qui, tout au long des 10 éléments tissés qui la constitue, dénonce les dangers encourus face à la grande menace de la guerre nucléaire, et célèbre l’Homme en gloire dans la Paix.

 

 

La révélation de l’Apocalypse

La première tapisserie réalisée par Jean Lurçat, exécutée par sa mère au point de canevas, date de 1917, il avait alors 25 ans - mais ce n’est qu’en 1938 qu’il découvre L’Apocalypse, une imposante tenture de plus de 720 m2 réalisée au Moyen-âge et exposée à Angers.

 


Tapisserie de l’Apocalypse : le troisième Ange

“Le troisième ange sonna de la trompette. Et il tomba du ciel une grande étoile ardente comme un flambeau ;
et elle tomba sur le tiers des fleuves et sur les sources des eaux. Le nom de cette étoile est Absinthe ;
et le tiers des eaux fut changé en absinthe, et beaucoup d'hommes moururent par les eaux,
parce qu'elles étaient devenues amères.”
L’Apocalypse de St Jean - ch. VIII :10-11



C’est une révélation. Lurçat est enthousiasmé par l’extraordinaire puissance lyrique de l’oeuvre et par l’économie de moyens employée pour sa réalisation (une vingtaine de nuances de couleurs seulement). Il reviendra de cette visite plus convaincu que jamais que sa méthode de tons comptés est la bonne, et confirmé dans l’idée que la tapisserie est un art monumental, qui doit voir et vivre grand - comme la fresque.

Aux prémices de la seconde guerre mondiale, l’artiste se préoccupe de ses rapports, non avec le “connaisseur”, non avec son métier “considéré” comme un tout isolé et se suffisant à lui-même, mais de son rapport avec tous les hommes : c’est-à-dire avec l’Homme.

L’Apocalypse lui inspirera une vision qui ne se concrétisera que des années après, avec la création de son oeuvre majeure : “Cet extraordinaire magma de terreurs de prévisions, de cataclysmes, d’hommes fauchés par l’adoration et la prière ; ces tendresses et ces massacres de L’Apocalypse, voilà qui m’apparut comme une démonstration que la peinture peut, et sans doute doit, plonger jusqu’au cou dans les passions, espoirs, misères et anticipation des hommes.”


Le Chant du Monde

Un matin de 1956, Jean Lurçat, comme il le racontera plus tard à Claude Faux (Lurçat à haute voix, Julliard, 1962), reçoit la visite de Jean Cassagnade qui lui donnait quelques conseils de jardinage. Celui-ci venait de lire une préface écrite par Lurçat pour L’Apocalypse d’Angers. Le paysan “rouge” met alors Lurçat face à ce qui restera son plus grand défi : “Cette tapisserie du Moyen-Âge est un témoignage de son époque ; alors pourquoi ne pas faire une Apocalypse des temps présents ?... et si L’Apocalypse d’Angers fait 750 mètres carrés, il nous faut au moins en faire 1.000.”

Lurçat se laisse séduire, et un premier titre surgit : La Joie de Vivre...

Mais la menace des conflits et de la bombe le pousse à ne pas seulement traduire les espoirs, mais aussi les menaces qui pèsent sur l’homme et la création, il pense alors à composer son oeuvre en présentant d’abord la Menace, pour ensuite s’élever vers le bonheur de vivre. Le titre finalement adopté sera Le Chant du Monde”.

 

En 1957, Lurçat commence l’exécution de la première tenture du Chant du Monde ; cette série est tissée, à son compte, dans les ateliers d’Aubusson. Trois cartons sont réalisés cette même année.

Quand il en débute la réalisation, Jean Lurçat ne tarde pas à se convaincre que "la vie, pour qui tente de vivre droit, est chose sucrée et salée, douce et amère, convulsive et sereine.” Ainsi, les quatre premières tentures de la série représentent le danger encouru par les hommes à cause de la bombe atomique : “La Grande Menace”, “L’Homme d’Hiroshima, ”Le Grand Charnier” et “La Fin de tout”.



La Grande Menace, 1957
4,4
7 x 8,75 m - Atelier Tabard, Aubusson © Adagp 2016

 


Apocalypse de l'âge atomique



“J’ai commencé par la bombe atomique, parce que le danger atomique c’est la base, c’est à partir de lui que notre monde s'organise et se définit. La Grande Menace, c'est la bombe. Sur ma tapisserie, on la voit, à gauche. Elle est lançée par une espèce d'aigle, un animal-vautour qui tombe sur notre planète comme sur une proie. J'ai symbolisé le monde par cette masse ronde sur laquelle on distingue les silhouettes des grandes capitales humaines... Il y a la Tour Eiffel - c'est à dire Paris - il y a les pyramides, des gratte-ciel, des pagodes, etc... Tout cela c'est notre univers. Et en-dessous du globe terrestre, on peut voir une forme conique, une sorte de Vésuve couronné de fumée : c'est la transposition littérale, en somme, de l'expression familière : “Le monde vit sur un volcan...".

 


La grande menace
(détail), 1957 © Adagp 2016

 

Cependant, il y a eu Hiroshima...

La folie s'est déjà manifestée à deux reprises...

Hiroshima, Nagasaki...

 


L'Homme d'Hiroshima, 1957
4,
43 x 2,92 m - Atelier Tabard, Aubusson © Adagp 2016

 


L'homme d'Hiroshima a été brûlé, dépouillé, vidé par la bombe...

Mais avec lui, ce sont toutes nos raisons de vivre qui ont été saccagées.

La bombe n'épargne aucune idéologie, aucun système...

Elle anéantit toutes les pensées de l'homme, tout le patrimoine culturel commun...

A nouveau, les bibliothèques d'Alexandrie flambent et s'anéantissent...

Mais cette fois-ci, c'est un enlisement général..."


Le Grand Charnier, 1959
4,40 x 7,
31 m - Atelier Tabard, Aubusson © Adagp 2016

 

Eluard a écrit un jour : “... Je veux savoir d'où je pars pour conserver tant d'espoir...”

Eh bien ! c'est ça... Nous partons d'ici.

Nous partons de cette horrible menace.

Seulement, tout de même, si cette bon dieu de bombe tombait,
le monde paierait un tribut épouvantable.

On reculerait de plusieurs milliers d'années... Il faut que les gens le sachent...”

 


La Fin de tout, 1959
4,5
2 x 2,26 m - Atelier Picaud, Aubusson © Adagp 2016

 

 

La Paix

Si les premières tentures sont difficilement soutenables, les suivantes célèbrent la vie en un hymne, un message d’espoir pour l’avenir. "Après l'horreur, j'ai voulu décrire l'homme en accord avec le monde, l'homme et nos raisons de vivre".

L’Homme en gloire dans la Paixet L’Eau et le feu furent réalisées en 1958.

Se succéderont Le Grand Charnier et "Champagne en 1959, La Conquête de l’Espace en 1960, La Poésie en 1961. La dixième et dernière tenture, composée en 1965, Ornementos Sagrados, ne sera terminée qu’après la mort de l’artiste, en 1966.

 

Vous pouvez, avant de le commander, feuilleter ci-dessous le livre passionnant et très bien illustré paru à l'occasion du cinquantième anniversaire de la disparition de l'artiste : "Jean Lurçat, Le Chant du Monde", Gérard Denizeau, Somogy éditions d'Art & Musées d'Angers 2015.

 

 

 

" Il y a certaines tapisseries qui sont faites à un certain âge, c’est à dire à un certain grand âge, et qui sont un espèce de testament spirituel de l’Homme. Or ce Chant du Monde, qui sera de ma vie certainement l’œuvre la plus importante, en quoi consiste t’elle ?

Elle consiste en somme à l’expression plastique de ce qui a été le grand problème de notre génération : la guerre, la paix. Nous avons vécu, nous, notre génération, deux guerres, et ce problème en somme a rempli nos souvenirs d’un tissu d’hallucinations.

Dans ma tapisserie, j’ai en somme deux thémes, deux chants principaux : la guerre, la paix.


La première : La Grande Menace, L’Homme d’Hiroshima, Le Grand Charnier, La Fin de tout.

Ma thèse est, et je crois que c’est la thèse de tous les hommes sensés, de tous les hommes dignes : si la bombe éclate, est précipitée par je ne sais quel abominable hasard ou quelle abominable imprudence ou folie sur le monde, le monde va à sa destruction.

Le règne animal, le règne végétal, les civilisations, tout ça est en l’air, et il n’y a pas de doute que tout homme qui a un peu de conscience et un peu d’honnêteté, et un peu de sens moral doit s’insurger contre cette menace.


La seconde partie de ma tapisserie, qui débute d’ailleurs par une très grande pièce qui s’appelle L’Homme en gloire dans la Paix, c’est en somme la réalisation de mon l’hypothèse :  l'Homme surmonte cette folie abominable de la bombe atomique.

A ce moment-là il entre – je ne peux pas dire le bonheur, le bonheur ça n’existe pas – mais il a quand même une sécurité, une certaine justice, une certaine cordialité entre les hommes qu’il est possible d’atteindre. Et si nous savons surmonter cette haine, cette incompréhension, à ce moment-là, munis des instruments de la science qui sont maintenant fabuleux, nous arrivons à une ère de tranquilité et de prospérité, certainement, pour l’Homme.

De là le titres de mes tapisseries : L’Homme en gloire dans la Paix, Champagne, qui signifie pas vin de Champagne, mais introduction dansante, optimiste, heureuse, La Conquête de l’espace,

La dernière tissée se trouve être La Poésie, ou j’affirme que, quand même, un des grands buts de l’Homme c’est de s’exprimer poétiquement, c’est-à-dire de prendre possession de l’Univers sur la plan lyrique.

Celle que je suis en train en ce moment de composer, qui n'est encore qu'un carton, La Tour du soleil*, est encore un geste, un chant d’optimisme et de confiance en l’Homme… » 

 

Jean Lurçat
Dans la série peintres français d'aujourd'hui : Jean Lurçat, Jacques Simonnet, 1965


* Cette tenture sera réalisée plus tard sous le nom de "Ornementos sagrados"

 


Dans la série peintres français d'aujourd'hui : Jean Lurçat
réalisation Jacques Simonnet - scénario et texte de Robert Marteau - production Sora Films 1965


 

Exposition à Hiroshima


Le Chant du Monde a été présenté au Japon, au “City Muséum of Contemporain Art” d'Hiroshima, du 17 décembre 1998 au 21 mars 99, et au “Museum of Modern Art” de Gunma, du 3 avril au 19 mai 99.

“Il me semble que le message du “Chant du Monde”, son avertissement concernant les armes nucléaires, son éloge de la vie et son espoir pour l’avenir, correspond tout à fait au souhait des habitants d’Hiroshima en faveur de l’abolition des armes nucléaires et la réalisation d’une paix mondiale durable”, écrivait Takashi Hiraoka, maire d’Hiroshima, à Mme Lurçat, pour la préparation de l’exposition au Japon.


LETTRE DE M. TAKASHI HIRAOKA, MAIRE D'HIROSHIMA, À MME LURÇAT
POUR L'EXPOSITION DU CHANT DU MONDE À HIROSHIMA
(cliquez sur l'image pour l'agrandir)

 

Le Chant du Monde raconte la menace de l’ère nucléaire, qui a commencé avec le bombardement de la ville d’Hiroshima. C’était donc justice qu’elle puisse être exposée là, où elle trouve toute sa puissance, comme une reconnaissance logique.

 

 


Jean Lurçat reçoit aux Tours de Saint-Laurent les participants aux
Rencontres Internationales d’Etudiants de Saint-Céré, en juillet 1960
photo Robert Doisneau

 

C'est l'Aube

S’adressant aux lycéens de St-Céré en juin 1964, Jean Lurçat, pas du tout disposé à truquer les cartes ce matin-là, osait comme un mode d’emploi de l’aube de leur vie* :

“Jeunes gens, ne vous laissez pas égarer ou distraire. Soyez attentifs à la marche des choses. Sachez l’esprit en éveil tenter de dessiner et d’aider à dessiner les grands profils de votre destin... que la disponibilité d’esprit, la curiosité, la cordialité, la générosité, l’énergie combative demeure chez vous ... et qu’ils aillent au diable ceux qui ne veulent vivre que d’acidité, d’insolences et de mépris.”

Puisse le message d’espoir de Jean Lurçat être entendu, car si l’artiste ne possède que son Art pour réagir, l’Homme, lui, possède la faculté de détruire plusieurs fois la planète, ou celle de choisir de vivre dans le bonheur.

 

Michel Lablanquie,
article paru dans Collines & Vallées n° 6, décembre 1998
(mis
à jour en 2016)


citations extraites de : Le Chant du Monde, Jean Lurçat, Siraudeau éditeur, 1980
* rapporté par Alain Robert - LDDM

 

 
Visite chez Jean LURÇAT dans son château à Saint Céré
Réalisation Jean Noël Roy, Roger Iglesis et André Hugues - Film de l'INA, 1959

 

Voir d'autres films sur Jean Lurçat
proposés par la médiathèque de la Cité internationale de la tapisserie d'Aubusson

 

 

La suite du Chant du Monde est exposée à l'ancien Hôpital Saint Jean à Angers.
(cliquez sur l'image pour voir Le Chant du Monde)

Le Musée propose un document pédagogique à télécharger ici

Dans le Lot, vous retrouverez des oeuvres de Jean Lurçat aux Tours de Saint-Laurent,
offertes au département du Lot par Mme Lurçat en 1988 pour y abriter le Musée Jean Lurçat.